Musarderie #4 : la sémiologie par les tatouages de prison

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« Il faudrait, disait-il, une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale.__ (…) Elle nous apprendrait en quoi consistent les signes, quelles lois les régissent. » Bien, mais à quelle fin ?

1.

_Définir le signe_. Comme l’écrivait Roland Barthes, « _ce terme _signes_, présent dans des vocabulaires très différents (de la théologie à la médecine) et dont l’histoire est très riche (de l’Évangile à la cybernétique), ce terme est par là même ambigu._ » (1) La définition se doit donc d’être large. Un signe est un élément perceptible qui a la particularité de __pouvoir être compris__, de __faire sens__. Tout comme un tatouage de prisonnier est une pièce graphique visible qui, prise dans son entièreté, est __porteuse d’un sens à qui sait le lire__ — et destinée à ne pas être comprise par celui qui ne sait pas la décoder.

2.

Contenu et relation. Pour un signe, deux niveaux. D’un côté un canal de__ contenu__, traitant directement d’un concret, d’un élément du monde, d’un souvenir ou d’une attente. De l’autre, un canal de relation, traitant de l’interaction entretenue entre les interlocuteurs. En détention, une croix sous la peau pour signifier un voleur — contenu. En détention, une étoile ou des épaulettes pour montrer l’autorité, la hiérarchie — relation. (2)

3.

Contextualisation du signe. Un signe ne peut exister, c’est-à-dire trouver son sens, qu’en fonction du contexte dans lequel il se manifeste, venant complémenter ce qui l’entoure. Il est défini par, et dépendant de, paramètres__ spatiaux__,__ temporels et sociaux__. Pour le signe, comme pour le tatouage, il n’y a pas de « hors-contexte » : un signe est défini par les paramètres d’arrière-plan, tout autant que le tatouage est défini par celui qui le porte, dans quel lieu de détention, dans quel pays et à quelle époque. Un diable marqué sur l’épaule en 2015 peut offrir un certain look, mais en prison russe il y a quelques années, ce symbole apportait des ennuis face aux gardiens — paramètres temporels. Une couronne en Russie signifie l’homosexualité, là où elle marque l’appartenance à un gang aux États-Unis — paramètres spatiaux. Un dragon en prison signe l’appartenance à un gang, là où les pompiers japonais se tatouaient traditionnellement le monstre aquatique pour la bonne fortune — paramètres sociaux.

tattooed prisonner

4.

Signe et système. Le signe n’est pertinent que s’il s’inscrit dans un système complet, dans un « ensemble d’éléments en interaction les uns avec les autres (…) formé de parties en (…) interaction forte ou non linéaire » (3), lui permettant une grille de lecture. Un signe n’existe que s’il coexiste, c’est-à-dire qu’à condition d’être en interaction avec d’autres. Un tatouage de prison ne signifie que face à d’autres. Les têtes de mort sur les épaules communiquent la condamnation à vie, face à un bracelet noir qui décompte cinq ans de peine. Le signe est ainsi fondamentalement différentiel : il n’existe que par rapport à une altérité, ne serait-ce que par différenciation de son absence — en prison, l’absence de tatouage signifie l’absence d’un rang, d’un statut, d’un métier ou d’un vice.

5.

La sémiologie aujourd’hui. Pourquoi une sémiologie maintenant ? Parce que l’histoire de l’homme __est une histoire de la vie des signes. Et aujourd’hui, la place du signe est devenue immense, presque inquantifiable : __nous en produisons chaque année plus que depuis le début de l’humanité. Chacune de nos actions se marque d’une trace, qu’elle soit physique ou virtualisée. Chaque jour, nous nous couvrons de ces marques, nous tatouons nos identités narratives d’une masse énorme de traces, et donc de signes.

6.

La sémiologie demain. Comment penser l’histoire d’un point de vue futur ? Comment les générations pourront-elles étudier notre époque ? Que saisiront-elles des emojis, du logo « enregistrer » de Word, voire même du concept de page ? Que comprendront-elles de tous ces signes s’inspirant de notre monde physique, de tous ces logos et images nés d’une copie du support concret ? Comment leur faire apparaître, dans 1000 ans, la dangerosité d’un déchet nucléaire d’aujourd’hui ? Difficile à dire, et la question reste ouverte. Surement que pour eux, ces signes auront autant de force significative que les tatouages de prisonniers des années 30 ont pour nous.

Car le signe, à travers le temps, ne sera jamais fixe, devenant par là même toujours réinterprétable, toujours mouvant. Et « le définir est déjà le transformer, le borner est déjà __changer ses frontières. » (4)

(1) Éléments de sémiologie (2) http://lignesdefrappe.com/vory-v-zakone/ (3) Ludwig von BertaLanffy — Théorie générale des systèmes (1973) (4) Média, support, temporalité : le cas des pure-players de presse

Citation d’introduction : Ferdinand de Saussure — Cours de linguistique générale Photos via

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