Roland Barthes, morceaux choisis #1

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Divagation et commentaires hors contexte sur des morceaux choisis dans l’œuvre de Barthes.

Introduction à l’analyse structurale des récits (1966)

« Du point de vue du récit, ce que nous appelons temps n’existe pas, ou du moins n’existe que fonctionnellement, comme élément d’un système sémiotique »

1.

Sur le récit. Puisque le temps, tel qu’il est conçu et vécu par l’homme, n’a pas de pertinence sur le plan du récit, attardons-nous d’abord sur ce terme. Selon la définition qu’en donne Ricœur, il est « l’invention d’une intrigue, par la vertu de laquelle des buts, des causes, des hasards sont rassemblés. C’est une synthèse de l’hétérogène, une nouvelle congruence dans l’agencement des incidents. » Le récit est la ligne directrice et englobante qui va donner sens à une succession d’événements diffus, « le tracé d’une ligne créant l’intelligible au sein de l’épisodique, l’unité dans le discontinu » (1) — il est la construction symbolique unissant une pluralité d’épisodes.

2.

Élément clé : « l’existence fonctionnelle ». Le temps du récit ne suit pas la mesure de l’horloge. S’écoulant seconde après seconde, minute après minute (et ainsi de suite), le temps chronologique n’a pas de validité dans la narration. Dans le récit, le temps n’existe que comme composant du système, utile à intégrer une conséquence entre un point et un autre. Entre deux mots peuvent résider une seconde ou un millier d’années, s’enchainant de la même manière, à la même vitesse, pourvu qu’une logique les veuille directement consécutifs — le temps dans le récit n’est qu’un élément liant du système, permettant de faire se succéder les épisodes.

3.

Manipulabilité du temps. Ainsi l’auteur peut prendre le temps dans un sens, dans l’autre, à des vitesses et des rythmes différents, selon la logique du récit en train d’être raconté — tout l’inverse du temps chronologique. Un peu plus, il revient à l’auteur de rendre sensible le temps par l’écriture, en le manipulant. Car comme l__e notait Proust__ : « Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s’en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant follement les battements de l’aiguille, de faire franchir au lecteur dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d’une page on a quitté un amant plein d’espoir, au bas de la suivante on le retrouve octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau d’un hospice sa promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles qu’on lui adresse, ayant oublié le passé. »

Liens : (1) Média, support, temporalité : le cas des pure-players de presse.

La mort de l’auteur (1968)

« L’écriture est destruction de toute voix, de toute origine. L’écriture, c’est ce neutre, ce composite, cet oblique où fuit notre sujet, le noir et blanc où vient se perdre toute identité, à commencer par celle-là même du corps qui écrit. »

1.

L’implacable force de l’écrit — Ne plus appartenir à son origine. Tant que l’écrit reste avec le scripteur, il ne peut être lu. Sa raison d’être ne peut se concrétiser qu’en se séparant de l’auteur — si ce dernier a encore sa voix, il n’a pas besoin d’écrire, puisqu’il est toujours là pour se faire entendre. Écrire, c’est détacher les signes inscrits de soi, les laisser vivre en l’absence de soi. Sans cette possibilité d’absence, sans cet effacement du corps, les signes n’ont pas de pertinence, pas de motivation d’exister. Sans__ mort de l’auteur__, pas d’écriture.

2.

Sur le contexte de l’écrit. Ainsi l’écriture est-elle le détachement de tout ancrage, de tout contexte (2) — la survie au-delà de toutes conditions originelles. La lecture est une reconstruction depuis les signes, dans un contexte où l’auteur est immanquablement absent, effaçant par là même la pertinence d’une quelconque origine. Cette mort de l’auteur est indissociable de l’écriture, elle en est une caractéristique ontologique. D’autant plus quand l’écrit se fait en ligne : ouvrable aux quatre coins du monde connecté, à n’importe quelle heure et sur n’importe quelle date du calendrier, la disparition de l’auteur d’un texte s’est amplifiée. Lorsque l’on écrit pour le web, nous écrivons pour être lus quand nous ne serons plus là.

3.

Lecteur et horizon d’attente. Même si le lecteur cherche à reconstruire le contexte de l’écriture, il ne pourra jamais que lire selon sa conception du monde, avec ses horizons d’attente, dans une compréhension qui est la sienne. C’est-à-dire que « le lecteur possède une lecture des traces qui lui est propre, qui échappe au narrateur » (3), ou comme l’écrivait Ricœur (1983 : 146), « l’auditeur ou le lecteur reçoivent (l’œuvre) selon leur propre capacité d’accueil qui, elle aussi, se définit par une situation à la fois limitée et ouverte sur un horizon du monde ». Or l’horizon du monde est vaste, démultiplié lorsque l’on s’intéresse à un écrit sur le web : un texte peut être ouvert à n’importe quel point de la planète, si tant est qu’une connexion internet en permette l’accès. À l’inverse du support papier, limitant par ses contraintes. Ainsi le web rend-t-il les contextes de réception quasi infinis, l’audience indiscernable, et par là même les interprétations multiples, laissant « (les traces) ouvertes à d’infinies “refabrication” en fonction des stratégies et des besoins. » (4)

Liens : (2) Signature, événement, contexte (3) Média, support, temporalité : le cas des pure-players de presse. (4) Merzeau — Du signe à la trace : l’information sur mesure

Le bruissement du langage (1975)

« La parole est irréversible, telle est sa fatalité. Ce qui a été dit ne peut se reprendre, sauf à augmenter : corriger, c’est ajouter. »

1.

Parole et mouvement. La parole, à l’inverse de l’écrit, est fondamentalement chronologique. Elle n’existe que synchronisée à un temps qui passe, à une horloge qui bat. Elle est mouvement, face à l’écrit qui est permanence en tant que tout, sur la ligne du temps. Intrinsèquement calée sur le temps qui passe, la parole est prisonnière du sablier qui s’écoule. La parole dépend à la fois d’un auteur et d’un contexte, auxquels elle est liée.

2.

Parole et correction. Une fois passée, la parole ne se corrige pas. La parole ne peut qu’être augmentée, même pour infirmer ce qui vient d’être dit. On ne peut__ qu’en dire plus__ — de même qu’on ne peut revenir sur le temps qui s’est écoulé, mais uniquement regarder les secondes s’accumuler. Une fois une parole lancée, l’interlocuteur ne peut plus y renoncer. Au grand malheur de l’homme qui ne tourne pas sa langue 7 fois dans sa bouche avant de parler.

3.

La parole aujourd’hui. Alors, la parole enregistrée n’est plus une parole. Elle devient écriture, et partage avec elle toutes les considérations développées au-dessus. Stockée, elle se décroche du contexte, elle quitte son auteur, son origine s’efface. La parole consignée est mort de l’auteur, puisque, comme dit plus haut, s’il n’y avait pas d’effacement de l’origine, la parole n’aurait pas besoin d’être enregistrée — elle serait entendue directement. Consignée, elle devient sans contexte. Ainsi en est-il de toutes les traces en mouvement (son ou image), se transformant en écriture une fois qu’elles sont numériquement stockées — là où la radio ou encore la télévision dépendent de l’heure à laquelle on les allume, les technologies désynchronisantes transfigurent la parole qui devient une écriture.

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