Musarderie #2 : Les nouvelles machines à écrire

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Nos façons d’écrire seraient-elles dictées par les machines ? À l’heure de l’omniprésence du signe, de l’écrit et des moteurs de recherche, les outils d’indexation prendront-ils le pas sur le style ?

1.

Écrire pour être trouvé. Choix de mots-clés, champs lexicaux, vocabulaire précis, tant de questions à bien se poser pour être concurrentiel dans les SERP (Search Engine Result Page). Au-delà de simplement penser à ce que les lecteurs pourraient comprendre, il faut imaginer à ce qu’ils pourraient taper, ce sur quoi ils pourraient cliquer. Au détriment de la créativité ?

2.

Rien de nouveau sous le soleil. Le support a toujours contraint le contenu. Le disque vinyle a obligé des générations de musiciens à composer des albums s’étendant sur, en règle générale, 2 fois 30 minutes. Les magazines se pensent en séries de 4 pages pour les besoins de l’impression. Mais que se passe-t-il quand le support n’est plus intimement lié au contenu ? Que se passe-t-il quand le contenu s’est virtualisé, qu’il est disponible partout, à condition de bien le retrouver dans l’index ? Alors, c’est au gardien de la bibliothèque qu’il revient d’imposer sa loi.

3.

Du nouveau sous le soleil. L’index est devenu le gardien du contenu. Un contenu bien indexé est un contenu que l’on va trouver, que le lecteur va cliquer, et in fine qui survivra à sa simple création. Ici, la contrainte de frontière disparaît : il n’est plus question de limiter en taille. Là où le vinyle force le musicien à raccourcir ses morceaux, les textes virtualisés n’ont plus de limites. La contrainte est devenue interne au contenu, à ce qu’il est. Écrire pour être trouvé, c’est choisir un mot-clé, une expression phare, un champ lexical et les placer au bon endroit. Qu’importe le style, pourvu qu’il y ait le bon mot !

4.

Où deux écoles s’affrontent. Alors, deux choix pour deux écoles. Écrire pour être (peu) trouvé par un grand nombre, ou écrire pour être__ (beaucoup) trouvé par un petit nombre__. Choisir des mots précis peu cherchés, pour être sûr de se placer, ou choisir des mots répandus, pour participer au mouvement de masse. Ou peut-être choisir de ne pas choisir et se placer sur toute l’étendue de la longue traine (1).

5.

Où l’on considère le lecteur. Pourtant, au fond, c’est pour le lecteur qu’il faut écrire. C’est de lui que dépend la survie d’un texte, puisque « les écrits, en bout de course, n’appartiennent plus à celui qui les a écrits, leur pérennité est entre les mains de ceux qui les lisent » (2). D’autant plus dans un écosystème où les textes se sont virtualisés : quelle pertinence a un texte que l’on peut trouver, mais que personne ne lit ?

6.

Où la machine considère le lecteur. Les algorithmes dictant les SERP progressent de jour en jour. Les machines ont compris qu’un internaute ne passant que quelques secondes sur un site ne le trouve pas pertinent. Que quitter trop vite une page laisse entendre une page non qualitative. En même temps, les machines ont compris qu’un mot existe avec un nuage de synonymes qui permettent d’éviter les répétitions, et avec un champ lexical complet permettant de dresser un tableau, et que tous ces termes sont liés. Ce qui fait, au fond, la beauté d’un style.

Alors bien sûr, les machines contraignent l’écriture. Mais elles n’ont pas encore tué le style.

Liens : (1) The Long Tail (2) Média, support, temporalité : le cas des pure-players de presse

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