Musarderie #6 : L’instoutenable légèreté du web, volet 2

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Réflexions courtes sur la légèreté, la vitesse et l’attention.

1.

Légèreté _(sens 4) : « _Manque de sérieux, de valeur intellectuelle ; inconstance. » Vitesse (sens 1) : « Fait de se déplacer à une allure établie en fonction d’une valeur étalon explicitement indiquée ou non. » Attention (sens 1) : « Tension de l’esprit vers un objet à l’exclusion de tout autre. » (1) La valeur étalon du web interfère-t-elle avec la tension de l’esprit vers un objet ? L’allure établie est-elle celle d’un manque de sérieux, une inconsistance ?

2.

De l’attention. Grâce aux technologies de réseaux, il est aujourd’hui possible d’avoir accès, potentiellement, à toutes les informations disponibles sur le web. Et ce de deux façons : d’abord par une interconnexion globale, une chaine de liens entre les données, mais aussi par une__ distance annulée__ — ouvrir la page d’un site français prend, à quelques nuances près, le même que celui à un site australien.

Ainsi, dans cette nouvelle économie, l’information n’est plus rare : l’internaute en a plus à sa disposition que ce qu’il est en capacité de lire. Comme l’écrivait Simon, « a wealth of information creates a poverty of attention and a need to allocate that attention efficiently among the overabundance of information sources that might consume it ». (2) La ressource rare est devenue l’attention, cette « tension de l’esprit vers un objet à l’exclusion de tout autre ». L’objet ici étant, entendons-nous, un contenu numérique.

3.

De la vitesse. Quelle est donc la « valeur étalon » qui donne « l’allure » de nos parcours sur le web ? Comme l’écrit Debray, « une médiasphère organise un espace-temps particulier, c’est-à-dire qu’elle se caractérise par un régime de vitesse techniquement déterminé, mais intellectuellement et socialement déterminant. » (3) Ainsi la technique organise-t-elle notre régime de vitesse, celui de la rapidité. Débit grandissant, flux d’actualité sans cesse renouvelé, réseaux sociaux premiers sur l’information, etc. La distance entre un événement et son récit sur le net est de plus en plus réduite, visant à reproduire l’instantanéité, elle-même rendue possible par la quasi-absence de latence du web, et par un temps de production qui tend vers zéro. Ainsi, la technique — les systèmes de connexions — façonne la communication : si cela se passe, il faut le partager sans attendre.

légèreté web 2 time clock

À l’heure où tous les points du globe sont accessibles en simultané, l’internaute souhaite maximiser le nombre d’informations qu’il consulte par unité de temps. Puisque, comme le soulignait Simon (2), « if we tell someone he can have certain information processing services free, or almost free, he may demand almost an infinite amount of them », i.e. « plus un système permet de gérer rapidement l’information, d’autant plus s’il agit gratuitement, plus les utilisateurs vont lui demander d’en gérer » (4).

4.

De la légèreté. Notre tension de l’esprit vers un objet serait-elle source d’inconsistance, de manque de sérieux à cause de cette valeur étalon de la rapidité ? On pourrait facilement y croire, et ce de chaque côté du miroir : d’un côté les producteurs, tentant d’aller vite en copiant-collant massivement des informations trouvées ailleurs. De l’autre, les récepteurs, qui lisent sans vérifier les sources, partagent sans même terminer la lecture — voire même sans lire (5) — et commentent simplement d’après les titres. Tous, de chaque côté, tombent dans le piège des sites parodiques. On note aussi la popularité des articles types « listicle », qui ne font que donner l’illusion de consommer une unité d’information sous format rapide, didactiquement réduit par son format. Mais en bout de course, la déception est à l’ordre du jour, sacrifiant le fond sur l’autel de la forme. Aujourd’hui, on se doit d’être__ le plus rapide__, le premier, et celui qui fournit le plus d’informations.

5.

Du ralentissement. Au final, l’internaute partage plus vite qu’il ne lit, zappe sans même terminer sa lecture, et se prend au jeu de l’information légère, plus simple à comprendre et moins chronophage. Et chacun y va de sa gestion de ces nouveaux rythmes. La bannière étendue par les détracteurs de la rapidité est l’étiquette du slow, du ralentissement général et nécessaire (6). De l’autre côté, les organisations ont intégré ces nouvelles vitesses dans leurs stratégies. Qui gagnera ? Seul le temps nous le dira. Et il n’est pas encore établi qu’aller moins vite rendra les lecteurs plus friands d’articles sérieux, plus demandeurs de contenus longs, ou même consistants dans leur capacité d’attention. Car peut-être qu’au fond, la légèreté a des racines plus complexes qu’uniquement techniques.

Liens : (1) « légèreté » sur CNRTL / “vitesse » sur CNRTL / « attention » sur CNRTL (2) Simon — Designing Organizations for an Information-Rich World (3) Debray — Cours de médiologie générale (4) Média, support, temporalité : le cas des pure-players de presse (5) New Data Indicates Twitter Users Don’t Always Click the Links They Retweet / You Won’t Finish This Article (6) The Slow Media Manifesto

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