Rhizome Internet Deleuze

Musarderie #3 : Internet, le rhizome, et le reste

Divagation autour de la hiérarchisation d’Internet. Sur le rhizome, et tout le reste.

1.

Un peu d’histoire. Vannevar Bush et Ted Nelson, premiers penseurs de la toile, imaginaient le futur du web comme une plateforme sans hiérarchie, un endroit où chaque document ne serait qu’un lien vers un autre (1). Un modèle sans point central, qui aurait une forme de rhizome, comme le décrivaient Deleuze et Guattari en 1980 — ce système où « n’importe quel point peut être connecté avec n’importe quel autre, et doit l’être. C’est très différent de l’arbre ou de la racine qui fixent un point, un ordre » (2).

rhizome

2.

Un peu d’actuel. Pourtant comme le soulignait l’auteur américain R. Scroble en 2011 : « aujourd’hui, nous nous contentons d’ouvrir Facebook, et tout ce qui nous importe défile sur l’écran » (3). Une dynamique cultivée par le réseau social : Facebook n’amène pas les usagers vers les contenus, mais les contenus à l’usager, concentré dans son fil d’actualité. Nous vivons dans un nouveau régime, « celui de l’information qui vient à l’utilisateur, plutôt qu’un utilisateur qui va à l’information » (4). En d’autres termes, l’utilisateur attend juste que Facebook apporte, dans son feed, l’information — plus besoin de quitter la plateforme, tout est déjà sur la table. Au point de surprendre quelqu’un qui n’a pas ouvert Internet depuis six ans — « The hyperlink was my currency six years ago. (…) The hyperlink represented the open, interconnected spirit of the world wide web . The hyperlink was a way to abandon centralization — all the links, lines and hierarchies — and replace them with something more distributed, a system of nodes and networks. » (5)

3.

Un peu de futurologie. Alors, les réseaux sociaux décident des conditions de visibilité du contenu. Leur objectif ? Que demain, vous ayez de moins en moins l’occasion de chercher ailleurs. Et qu’après demain, vous n’ayez plus du tout besoin de le quitter. Qu’il devienne le point central, le point de départ et d’arrivée de toute votre navigation. Le cœur hiérarchique du web.

4.

Le jour de la rupture signifiante. Et que se passera-t-il, quand, dans le web centralisé, un géant disparaitra (6) ? Que se passera-t-il quand un arbre s’évanouira, quand son tronc sera scié ? La force interne du rhizome est son principe de rupture asignifiante, par lequel (encore Deleuze et Guattari) il « peut être rompu, brisé en un endroit quelconque, (le rhizome) reprend suivant telle ou telle de ses lignes et suivant d’autres lignes ». Dans un web en rhizome, on peut entrer partout, en tout point, et couper un lien n’empêche pas l’accès. Dans un web centralisé, en arbre, on ne pénètre que par un nombre réduit de points, on ne suit qu’un nombre réduit de lignes : on passe par le tronc pour rejoindre les racines.

racines web

5.

L’arbre Facebook. Des millions d’usagers du réseau social, dans le monde, n’ont pas conscience d’être sur Internet quand ils sont sur Facebook (7). En Indonésie, aux Philippines ou en Thaïlande, les enquêtes relèvent plus d’utilisateurs déclarés du réseau social que d’utilisateurs d’Internet. Pour tous ces « nouveaux arrivants » du numérique, aller sur Facebook n’est pas aller sur le web. Le géant de Mark Zuckerberg a réussi à ne plus être une simple porte d’entrée, mais est devenu un lieu à lui seul, centralisant et amalgamant tout l’extérieur, et traitant chaque contenu sur le même niveau : photo, vidéo, lien, texte.

6.

Hasard, rhizome, centralisation. N’aller que sur Facebook, c’est se concentrer dans un lieu qui tire à lui le reste du contenu. Un point d’entrée, au détriment de tous les autres. Un point d’entrée, au détriment de tous les autres qui n’existeront bientôt plus qu’en allant sur Facebook. Un accès voulu par et pour une compagnie, une navigation conditionnée par un unique tronc, et pour notre unique confort, au  détriment du hasard (8) et de l’altérité.

7.

Faire vivre l’Internet rhizome. Couper l’arbre Facebook, qui dicte l’être du web. Deleuze et Guattari, toujours, le soulignent : « l’arbre impose le verbe “être”, mais le rhizome a pour tissu la conjonction “et… et… et…”. Il y a dans cette conjonction assez de force pour secouer et déraciner le verbe être. » L’arbre Facebook, l’arbre Google, et tous ses consorts dictent leur définition de ce que doit être le web. Un cartel, décrétant pour son avantage les règles d’usage de l’outil, captant l’information et imposant sa vision de la redistribution. Prescrivant un seul et unique « être » du web, plutôt qu’une série de conjonction, de conceptions différentes — avec toutes les questions qui se posent : sécurité, commercialisation des données, situation de monopole, et des millions d’autres. Et la réponse se niche dans un Internet rhizome, pour continuer à vivre multiple, entendre plusieurs voix discordantes, suivre plein de lignes d’entrée et de fuite, rencontrer des lieux de pensées alternatives et de micro-résistances (9).

Liens :
(1) We Are the Web
(2) Deleuze et Guattari — Mille plateaux
(3) Scobleizer
(4) Média, support, temporalité : le cas des pure-players de presse.
(5) The Web We Have to Save
(6) Musarderie #1 : L’insoutenable légèreté du web, Volet 1
(7) Millions of Facebook users have no idea they’re using the internet
(8) Sérendipité : le hasard fait-il encore les choses ?
(9) De la société disciplinaire à la société de contrôle, du panoptique à l’open space

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