Musarderie #7 : l’instantané, l’urgent, l’éternel.

4 minute read

Courir de plus en plus vite, et pour toujours.

1.

L’instantané. Déjà en 1991, Régis Debray notait : « toujours plus de monde a accès à toujours plus d’information, car toujours plus légère et mobile » (1). Plus de monde, pour plus d’informations, là où les frontières tendent à disparaitre : se connecter à un site à l’autre bout de la planète prend un temps (sensiblement) égal à celui de la connexion à quelques pas de chez soi. Ainsi, l’accès global se fait dans l’instant, opacifiant la temporalité de la distance. Il en va de même pour la production du contenu : là où la technique a longtemps était une frontière à l’instantané, puisque demandant du temps, aujourd’hui cette durée s’est massivement réduite. Entre le temps de l’idée, celui de l’écriture, et celui de la lecture, les barrières temporelles se sont effondrées : plus besoin d’attendre l’impression, la diffusion, le transport. Tout est accessible en quelques minutes.

2.

L’urgence. Stories Snapchat effacées en 24 heures, accusés de réception des messageries Facebook, Whatapps et iPhone, tweets à temps de survie estimé à quelques heures… Quel point commun ? Ces systèmes techniques sous-tendent une même dynamique : l’urgence — 24 heures pour ne pas rater une story Snapchat, le besoin de répondre dans les plus brefs délais lors d’une vue d’un message, le besoin d’aller au plus vite surveiller ce qu’il se dit sur Twitter, ce réseau social où l’on peut être au courant de tout, bien avant tout le monde. Chacun de ces supports et de ces médias appelle à aller vite : pour ne pas manquer l’information qui disparait, pour ne pas heurter l’interlocuteur dont nous avons lu le message, pour ne pas manquer l’information, là où la rapidité est devenue un véritable avantage concurrentiel.

De fait, plus que par la simple technique, les plateformes et les applications configurent un régime de signes de l’urgence. Le chronomètre défile sur Snapchat et les « camemberts » des stories s’amenuisent au fur et à mesure que la distance temporelle augmente, qu’il devient de plus en plus urgent d’y prêter attention. L’application vous signale que l’un de vos contacts est « en train d’écrire », forçant celui qui tape à ne pas se rétracter, sachant que celui qui lit est en train d’attendre une réponse dans un très court terme — il en va de même pour les points flottants de Facebook ou même de votre messagerie iPhone, affichant qu’il vous faut rester attentif dans des délais courts, car la réponse est sur le point d’arriver.

instant, urgent, éternel, virtuel

3.

L’éternel. Pourtant, bien que dans l’urgence, sur le vif, en « direct », ces signes lancés s’inscrivent dans une mémoire qui n’est plus humaine, mais technique — un support virtuellement éternel. Même si Snapchat se présente comme éphémère, son histoire est jalonnée de révélation sur le stockage des photos et des vidéos — particulièrement explicite depuis ses dernières conditions d’utilisation (2) —, votre iPhone et Facebook gardent le contenu de vos échanges dans une base de données, et l’historique complet de vos publications et interactions sur Twitter reste disponible à tous.

Ainsi, dans le mythe de l’urgence supportée par l’éphémère et le direct, les masses de données restent éternelles, c’est-à-dire que chaque donnée est une trace, « une marque qui reste, qui ne s’épuise pas dans le présent de son inscription et qui peut donner lieu à une itération en l’absence et au-delà de la présence du sujet empiriquement déterminé qui l’a, dans un contexte donné, émise ou produite. »

4.

Instantanément, urgemment, éternellement — autour de la technique. La technique et les plateformes jouent sur un prisme qui s’étend de l’instant à l’éternel : le contenu est disponible en quelques secondes, mais est conçu pour durer. Dans un contexte de concurrence accrue et de déficit de l’attention, l’urgence est devenue la stratégie adaptée et adoptée : là où vos utilisateurs seraient tentés d’aller « voir ailleurs », leur rappeler qu’ils ne peuvent pas attendre, que leur attention doit rester tendue, devient la stratégie finale de captation. L’instantanéité est ainsi créatrice d’une permanence de l’urgence — un accusé de réception (que ce soit sur votre iPhone, sur Facebook ou même les confirmations de lecture de Snapchat) rend urgent le besoin de répondre dans l’immédiat à votre interlocuteur, qui dès qu’il recevra votre réponse se sentira engagé à répondre, et ainsi de suite, dans une boucle autorenforcée.

5.

Lire l’éternel dans l’instant. Mais que tirer de ces données éternelles ? Comment les comprendre ? La lecture complexe demande un tri massif de quantités immenses d’informations, collectées sur une échelle temporelle qui s’allonge continuellement, pour pouvoir s’adapter dans l’instant. Longtemps, la lecture des traces se faisait par la mémoire de l’homme — qui se rappelait ses souvenirs, ses histoires, ses mythes, pour s’adapter à l’instant présent — un processus intrinsèquement faillible. Mais aujourd’hui, les données stockées sont devenues trop nombreuses pour pouvoir être simplement mémorisées par l’homme. Surtout, ces traces ne sont pas directement lisibles pour l’homme : virtualisées, les données ont besoin d’un processus de traduction pour être lues, pour être sélectionnées, et pour être diffusées. Ainsi la compréhension et la communication sont-elles devenues en partie externalisées, contenues dans des systèmes techniques qui participent aujourd’hui activement à notre rapport au monde.

 

Liens :

(1) Régis Debray — Cours de médiologie générale (2) You might want to read Snapchat’s updated privacy policy before downloading its new app (3) Derrida — Signature, événement, contexte

Categories:

Updated:

Leave a Comment