Gilles Deleuze, morceaux choisis #1 : le virtuel

gilles deleuze le virtuel

Extraits commentés choisis (presque) aléatoirement dans l’œuvre de Gilles Deleuze.

Différence et Répétition (1968)

« Le virtuel ne s’oppose pas au réel, mais seulement à l’actuel. Le virtuel possède une pleine réalité, en tant que virtuel. Du virtuel, il faut dire exactement ce que Proust disait des états de résonance : “Réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits” ; et symboliques sans être fictifs. »

1.

Du virtuel. Le virtuel n’est pas l’irréel, il ne s’oppose pas à la réalité. À l’inverse, il est une puissance d’être, une possibilité d’actualisation. Comme le souligne Lévy (1), « dans l’usage courant, le mot virtuel s’emploie souvent pour signifier la pure et simple absence d’existence ». Or le virtuel appartient au réel, en ce sens que « l’arbre est virtuellement présent dans la graine » (1). Il est une forme précédant l’actualisation, devenant actuel par processus, par mouvement, temporalité et changement. L’irréel s’oppose logiquement au réel — là où l’actualisation est processuelle, modifiant l’objet. L’arbre ne s’oppose pas logiquement à la graine, il suit un processus qui le fait devenir graine, un mouvement qui est « création, invention d’une forme à partir d’une configuration dynamique de forces et de finalités » (1).

2.

Numérique et virtuel. En quoi cela nous concerne-t-il ? Nous vivons dans un écosystème qui se virtualise de manière croissante. Il ne devient pas « irréel », mais monde dans lequel l’information nécessite d’être actualisée pour devenir sensible. Un écrit comme ce billet de blog est virtuel — il nécessite que votre ordinateur l’actualise, il a besoin d’un processus de connexion au serveur et de traduction pour transformer en texte sensible et intelligible les données stockées sous forme de 0 et de 1. Chacun des affichages de ce texte ne transforme pas de l’irréel en réel, mais bien du virtuel en actuel. La lecture nécessite un mouvement de création, dans un contexte toujours nouveau et toujours unique, selon un parcours de lecture toujours inédit. Ce billet de blog, avant que vous ne le consultiez, ne s’oppose pas logiquement aux données stockées — il n’est pas « irréel ». Les données précédant ce billet le contiennent en puissance, et sans processus de transformation, sans mouvement de traduction, ne deviendront jamais sensibles.

3.

Écriture virtuelle. Écrire sur le web est un processus de virtualisation des signes. En écrivant, il s’agit de transformer des données qui sont sensibles à celui qui écrit en données virtuelles, stockées sur un serveur, afin de les mettre à disposition du lecteur qui peut à tout moment les actualiser, les « traduire ». Les signes laissés sont alors recevables dans une infinité de contextes : chaque connexion — i.e. chaque actualisation — est unique, chaque historique de lecture est inédit, chaque support de réception est différent. À l’inverse de l’écriture prénumérique, le texte numérique n’est plus « ici, sur le papier, occupant une portion assignée de l’espace physique » (1), et chaque lecture est une « actualisation, (une) mise en visibilité par le lecteur sur son propre support du texte virtualisé par les scripteurs ». (2)

Algorithme-big-data

4.

Virtuel et data. Le virtuel prend toute sa force d’existence dans les big data. Dans un monde qui produit massivement des données, et de manière exponentielle, le virtuel est partout. Chaque signal organique, analogique, est traduit (virtualisé) en une suite de 0 et de 1, stockée ensuite sur des serveurs distants. Or, la température d’un corps et le nombre de likes sur une publication Facebook s’écrivent dans le même langage virtuel, qualitativement indifférenciés. Le big data, en virtualisant à l’extrême, annihile toute hiérarchie de l’information, mettant chaque donnée sur le même plan horizontal de stockage.

5.

De l’algorithme. Au royaume du virtuel, le traducteur est roi. Là où l’écriture est devenue horizontale, non hiérarchique, universelle, les processus de traduction et de lecture ont pris une importance cruciale. Que faire de données virtuelles massives, indiscernables l’une de l’autre ? Il faut interpréter, par le biais de processus d’actualisation allant de mouvements aussi simple qu’ouvrir une page web sur son ordinateur (appeler les données à se concrétiser devant nos yeux) jusqu’à la complexité de personnalisations algorithmiques poussées, gérant les résultats des moteurs de recherche ou d’affichage de nos fils d’actualité (appeler les algorithmes à trier l’immensité des données).

6.

Du support. Le poids du support s’est effacé au profit de la puissance traductrice capable de manipuler et de faire parler les amas de données virtuelles déhierarchisées. L’enjeu devient de pouvoir traduire, de pouvoir actualiser les données virtuelles sur un nombre potentiellement infini de supports, de manière sensible et compréhensible sur tous les supports de réception. Ainsi compte plus le langage qui traduit que celui qui écrit.

7.

Données et matérialité. De ce fait coexistent deux matérialités : les données virtualisées (stockées en 0 et en 1), et les processus actualisant. Ces deux n’ont rien d’irréel, mais sont bien partie intégrante du réel : ils sont pensés, écrits, mis en place et stockés dans une tranche sensible du réel, à défaut d’être déjà intelligibles. Tout comme la graine qui contient l’arbre, la donnée contient le contenu en puissance, dans une « pleine réalité, en tant que virtuel », étant, avant actualisation, « réelle sans être actuelle ».

Liens :
(1) Lévy — Sur les chemins du virtuel
(2) Médias, support, temporalité : le cas des pure-players de presse