Musarderie #5 : les emojis, l’écriture, et le reste.

3 minute read

Sur l’usage grandissant de l’emoji : l’écriture, les mots, et le reste.

1.

De l’emoji. Selon Wikipédia, l’expression combine deux termes japonais : « e », pour image, et « moji », signifiant lettre. Les emojis sont des symboles, utilisables avec des caractères alphabétiques, au sein de l’écriture. Il s’agit ici bel et bien d’un avec et non pas un « à la place ».

2.

Le prix de l’emoji. Disparition du « lol » (1), campagne de publicité, un film par Sony… L’emoji est partout, employé par un membre d’Instagram sur deux (2), devenu signe omniprésent dans nos conversations digitales quotidiennes. Au grand dam de certains, qui viendront jusqu’à dire qu’avec ces marques jaunes, « we are evolving backwards », que « after millennia of painful improvement, from illiteracy to Shakespeare and beyond, humanity is rushing to throw it all away. » (3) Retournons-nous vraiment à l’âge de pierre ?

3.

Emoji, événement, contexte. Chacun de nos échanges numériques passe, par définition, par l’écriture. Mais qu’est-ce qu’écrire ? Ontologiquement, c’est le dépôt d’une trace « qui peut donner lieu à une itération en l’absence et au-delà de la présence du sujet empiriquement déterminé qui l’a, dans un contexte donné, émise ou produite. » (4) Ainsi, fondamentalement, l’écriture est décrochage de toute situation, elle est l’inscription de signes en l’absence du destinataire, et__ destinés à être pertinents en l’absence du _scripteur. L’écriture est recevable dans une multiplicité de circonstances. Sans absence (du récepteur lors de la production, et du scripteur au moment de la lecture), pas de besoin d’écrire (5). Ce qui entraine une potentialité de contextes infinie, puisque « _tout signe (…) peut rompre avec tout contexte donné, engendrer à l’infini des nouveaux contextes, de façon absolument non saturable. » (4) En même temps, chaque lecture, pour être comprise, nécessite la reconstruction d’un contexte. Et a fortiori à l’aide d’autres éléments que les simples mots écrits.

emojis typewriter

4.

Emoji, écriture, communication. Ainsi, dans cette écriture qui rompt avec tout contexte et qui se manifeste dans une infinité, l’emoji est un signe métacommunicationnel, utile à contextualiser __l’écrit, en ce sens qu’il donne des indices d’arrière-plan : de tons, d’émotion, de rapport avec l’échange, des indications sur le reste des signes, etc. À aucun moment il ne vient annihiler les autres signes, les cannibaliser. À l’inverse, il les enrichit, créant un contexte en rendant l’échange plus complet. À l’inverse d’une destruction, les emojis sont des signes qui enrichissent le vocabulaire, qui complètent le langage en jouant sur les différents plans communicationnels__ au sein d’un même morceau d’écriture.

5.

Emoji et canaux de communication. Car comme l’écrit Watzlawick (6), la communication n’est pas juste : «_ les mots, leur configuration et leur sens (…), mais aussi leurs concomitants non-verbaux et le langage du corps, (…) un composé fluide et polyphonique de nombreux modes de comportement : verbal, tonal, postural, contextuel, etc._ » Ainsi,__ communiquer nécessite de passer par deux canaux__ : le canal locutionel et élocutionel (7), le premier se référant aux mots, et le second à l’ensemble des signes qui ne le sont pas, tout en étant aussi importants à la compréhension (expressions du visage, mouvements des mains et du corps, voix, etc.). Et donc, les scripteurs numériques, pour être compris, ont besoin de signes autres que simplement locutionels — et considérer que les emojis « tuent la langue » revient à penser qu’un geste, un rire ou encore un ton énervé sont destructeurs pour la communication. Un point de vue qui reste à défendre.

Liens (1) No more LOLs : 50% of Facebook users prefer ‘haha’ to laughing out loud (2) Emojineering Part 1: Machine Learning for Emoji Trends — Instagram Engineering Blog (3) Emoji is dragging us back to the dark ages – and all we can do is smile — The Guardian (4) Derrida — Signature, événement, contexte. (5) voir : Roland Barthes, morceaux choisis #1 (6) Watzlawick — Une logique de la communication. (7) Gardiner — Langage et acte de langage : aux sources de la pragmatique.

Categories:

Updated:

Leave a Comment